Le plan d'attaque de Jean-Louis Borloo pour l'enseignement supérieur en banlieue

Le 26 avril 2018, l'ancien ministre de la Ville Jean-Louis Borloo a remis à Matignon un rapport pour changer la situation dans les quartiers populaires, qui n'a de cesse de se dégrader. Diplomeo fait le point sur les propositions faites en matière d'enseignement supérieur.

Il s’agit du plan de « la dernière chance » d’après l’ancien maire de Sevran, qui a démissionné de ses missions à la fin du mois de mars 2018, lassé, dénonçant le manque d’implication et le « mépris » de l’État pour les problématiques des quartiers défavorisés en France. Jeudi 26 avril 2018 au matin, Jean-Louis Borloo, ancien ministre de la Ville du temps de la présidence de Jacques Chirac, a remis au Premier ministre Édouard Philippe un rapport pour changer la donne dans ces quartiers prioritaires. Ce véritable plan de bataille, commandé par l’Élysée en novembre 2017, comprend 19 propositions sans concession sur des thèmes divers : rénovation urbaine, sécurité, emploi, mixité, culture… Il concerne 1500 quartiers de la politique de la ville en France — bénéficiant d’actions de l’État visant à les revaloriser —, répartis sur l’ensemble du territoire et dans lesquels vivent quelque six millions d’habitants.

On comprend que ce rapport est capital par les mots de Jean-Louis Borloo, qui affirme que les mesures qu’il y préconise s’élèvent contre le risque d’un « nouvel apartheid », et  pour une « réconciliation nationale » entre les quartiers défavorisés et le reste du territoire français. Une ambition louable qui ne peut s’envisager sans donner toute son importance au volet éducatif et relatif à l’enseignement supérieur, sur lequel il s’agit de se pencher maintenant.

Le constat d’une situation alarmante

Concernant l’éducation dans les quartiers prioritaires, le jugement de l’ex-ministre est sans appel : « C’est un scandale absolu ». Et cela est notamment vrai pour le supérieur. Comme l’assène Jean-Louis Borloo au Monde, « Il y a 500 000 jeunes de 16 à 24 ans, en bas des tours, les bras croisés (…) un quart de la jeunesse est à l’arrêt ». En atteste un comparatif rapide entre deux parties de la France que les inégalités séparent injustement : aujourd’hui, dans les quartiers défavorisés, il y a deux fois moins de lycéens dans les filières générales que sur le reste du territoire, mais aussi trois fois moins d’étudiants en classes préparatoires, ou encore trois fois moins d’apprentis sous contrat.

La conscience de cette disharmonie dans un seul et même État a d’ailleurs fait émerger plusieurs projets en faveur de l’éducation dans les zones prioritaires, à l’image de « Grigny 2020 », signé le 14 mars 2017, qui comprend l’essor du soutien à la parentalité, ou encore la création d’un médiapole pour favoriser le développement du numérique au service de l’éducation. À Grigny, 48 % des plus de 15 ans n’ont pas de diplôme ou juste le brevet, seuls 25 % des lycéens décrochent le bac et le taux de chômage est de presque 30 %. Le maire de la ville, Philippe Rio, a affirmé souhaiter que les banlieues deviennent un « laboratoire éducatif ». Pour ce faire, voici les trois propositions principales faites par Jean-Louis Borloo dans son rapport remis à Matignon.

La création d’une « académie des leaders » inspirée de l’ENA

L'objectif ? Remédier au « drame de l’entre-soi »

Tel est le projet majeur ambitionné en termes d’éducation. Le problème souligné par l’ancien ministre de la Ville est qu’aujourd’hui en France, les hauts fonctionnaires de l’État sont tous issus du même milieu et se montrent totalement indifférents aux problèmes des banlieues. Une « élite consanguine » à laquelle doit s’ajouter une élite des quartiers, pour remédier au « drame de l’entre-soi ». Une nouvelle grande école, « l’académie des leaders », serait donc créée, pour ne plus passer à côté des « talents de notre jeunesse et notamment dans les quartiers populaires ».

Accessible sur concours très sélectif — une place pour dix candidats environ — mais sans diplôme requis au préalable, et dans laquelle les étudiants seront rémunérés à hauteur de 1700 € bruts durant leurs trois ans de scolarité, et auraient le statut de fonctionnaires stagiaires, comme à l’ENA. Le cursus comprendrait également six mois au minimum à l’étranger, et six mois en entreprise. À la fin de leurs études, les jeunes serviront dans une des trois fonctions publiques, possiblement aux plus hauts postes, pendant minimum 10 ans. Pour ce qui est des effectifs, on pense à une promotion annuelle de 500 élèves environ. Autre point, Jean-Louis Borloo veut réserver l’accès de cette grande école en priorité aux jeunes issus de quartiers difficiles, pour ensuite élargir l’admission au reste de la population. Le coût estimé pour la mise en place de cette « académie des leaders » est d’environ 60 millions d’euros par an.

Un « recrutement massif en alternance avec des obligations légales pour les entreprises »

Le constat de Jean-Louis Borloo est le suivant : il y a trop peu d’alternants issus des banlieues. La loi mise en place à l’heure actuelle prévoit un quota de 5 % d’alternants dans chaque entreprise, ce qui est loin d’être respecté. En effet, il n’y a que 12 % des établissements de plus de 250 salariés qui le respectent réellement. L’objectif est donc de mettre en place des vraies sanctions, sévères, pour les structures ne respectant pas la loi. À terme, dans les deux ans à venir, les entreprises privées devront avoir recruté 1,5 % d’apprentis habitant dans les quartiers populaires. Le secteur public n’est pas en reste, car il devra lui embaucher 50 000 jeunes en alternance d’ici trois ans.

La création de 200 campus numériques

Dernière grande proposition de l’ex-ministre en faveur de l’enseignement supérieur en banlieue, la construction sur ces territoires défavorisés de 200 lieux dédiés à une offre de services gratuits via des outils digitaux : chaque jeune pourra donc avoir accès à des offres de formations professionnelles liées par exemple au codage, des offres d’emplois, de bénévolat, des cours en libre accès, des aides pour passer le permis…L’objectif est de « faire exploser le nombre d’étudiants à distance », et ce notamment dans les filières du numérique qui recrutent beaucoup. Le budget alloué à ce projet est d’un milliard d’euros pour le lancement, puis 200 millions pour le fonctionnement chaque année.

Emmanuel Macron doit lire et analyser le texte de Jean-Louis Borloo, pour dévoiler à la fin du mois de mai son plan de mobilisation, établi selon le rapport mais aussi en fonction de propositions de dix groupes de travail nationaux ajoutés aux concertations des préfets et acteurs de terrain.

Amandine Martinet