Interview de Lamine Boubakar, président du Réseau Figure

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La rédaction de Diplomeo s’est entretenue avec Lamine Boubakar, président du Réseau Figure, un réseau d’universités qui délivre le label CMI (Cursus Master en Ingénierie) en France et à l’international. Zoom sur ces cursus renforcés d'excellence en ingénierie.

Né de l’appel à projet IDEFI (Initiatives d’Excellence en Formations Innovantes) en 2011, le Réseau Figure, un réseau coopératif d’universités autonome, délivre le label CMI (Cursus Master en Ingénierie) : un parcours universitaire scientifique d’excellence basé sur le modèle licence-master, qui représente plus d’une centaine de formations en France et à l’étranger. Lamine Boubakar, président du réseau nous en dit plus sur ce label et évoque les différents projets en cours et à venir du Réseau Figure à l’occasion d’une interview.

Pouvez-vous présenter le Réseau Figure en quelques mots ?

Le Réseau Figure est un réseau universitaire qui a pour objectif le déploiement d’une nouvelle offre de formation à l’ingénierie à l’université. Au départ, le Réseau représentait une douzaine d’universités ; leur nombre a progressivement augmenté jusqu’à aujourd’hui. Désormais, il représente 31 universités en France et à l’étranger. « Figure » est un acronyme pour « Formation à l’Ingénierie par des Universités de Recherche ». Cette offre de cursus a la particularité de s’adosser à des laboratoires de recherche qui co-portent les cursus. 

Comment se déroule le processus d’intégration du Réseau Figure pour les universités ? 

Lorsqu’une université souhaite intégrer le réseau, elle doit passer par deux étapes si elle a un projet de formation en ingénierie : une évaluation de l’activité de recherche dans le domaine de la formation, laquelle conditionne l’évaluation du projet à proprement dit. Si l’évaluation est positive, l’établissement est accrédité à délivrer le label CMI aux étudiants qui ont rempli les conditions de succès du cursus, pour une durée de 5 ans. Les cursus sont ensuite réévalués à mi-parcours pour voir comment les choses se mettent en place, dans le courant de la troisième année. 

« Nous ne voulons pas inscrire les étudiants dans une logique de concours ou de bachotage : ce qui nous importe c’est que les étudiants soient motivés et conscients de leur choix. »

Comment se passe la sélection à l’entrée pour les étudiants ? Y a-t-il des exigences communes à toutes les universités du réseau ?

Les futurs bacheliers font leur choix sur Parcoursup. Les équipes pédagogiques examinent d’abord les dossiers de candidature. Ensuite, un entretien de motivation est mené. Nous avons évidemment des modalités d’admission qui sont prescriptives et qui s’appliquent à tous les CMI, mais ce que nous ne souhaitons pas, c’est le concours. Plus généralement, nous ne voulons pas inscrire les étudiants dans une logique de concours ou de bachotage : ce qui nous importe c’est que les étudiants soient motivés et conscients de leur choix, ainsi que de la différence qu’il y a à s’inscrire dans cette formation parmi d’autres comme celles de classes préparatoires ou des écoles.

D’où vient l’essentiel des étudiants que vous recrutez ? 

Nous sommes une formation post-bac donc l’essentiel des flux intègre la formation en première année de cursus, ce qui correspond à la première année de licence. Évidemment, plus nous avançons dans les années et plus il est difficile d’intégrer un CMI, car nous avons un profil de sortie à garantir. Les universités n’ont pas toujours la possibilité de mettre en place des cours complémentaires. Il existe toutefois des passerelles avec d’autres cursus comme avec les IUT par exemple. Il est possible d’intégrer le CMI en quatrième année, ce qui correspond à la première année de master. Cela concerne des étudiants issus de formations équivalentes en France ou à l’étranger.

Il y a aussi des mobilités entre les CMI, ce qui est naturel. Par exemple, certains étudiants commencent un CMI dans une ville et le poursuivent dans une autre ville. Nous avons un socle disciplinaire commun de licence : un étudiant peut donc ensuite choisir de se spécialiser sur d’autres cursus dans une autre ville, dans une autre université. Ce sont des choix qui se font assez souvent. 

Actuellement, vous recrutez des élèves de terminale générale, quelle que soit leur filière. Avec l’arrivée du nouveau bac, les modalités de sélection à l’entrée des CMI vont-elles changer ?

Dans tous les cas, nous procédons beaucoup par expérience, c’est-à-dire que nous avons à expérimenter les effets de cette réforme. Nous allons en tirer les conséquences dès cette année de toute façon.

Combien d’étudiants suivent un CMI chaque année ? 

Une fois que la sélection sur dossier est faite, il y a généralement une soixantaine d’étudiants admissibles et, selon les cursus, on peut varier en 10 et 30 étudiants par promotion. Nous sommes des formations à petits effectifs pour une raison très simple : les étudiants sont formés au sein des laboratoires et il y a donc une capacité d’accueil restreinte. En gros, les CMI comptent environ 1500 admissions par an. 

Gardez-vous le contact avec vos alumnis ? 

Oui, il y a même une association des alumnis qui s’est constituée l’an dernier : CMI alumni. Nous nous appuyons sur elle également pour compléter nos enquêtes d’insertion. L’enquête sur la promotion CMI de 2018 a montré qu’il y avait 90 % d’insérés à 6 mois, avec des salaires annuels d'entre 30 000 et 35 000 euros. En ce qui concerne la promotion 2019, nous devrions être proches des 100 %.

«Ce que nous essayons d’apporter aux étudiants, c’est de s’autoriser à l’erreur et de progresser grâce à elle.  Nous demandons à nos collègues de les former exactement dans cet esprit : explorer et ne pas avoir peur de la sanction de l’examen. »

Les CMI proposent des cours d’« ouverture sociale, économique et culturelle », qui correspondent à 20 % du temps de formation. Pour vous, quel est l’intérêt de ces enseignements dans un cursus ingénieur ? 

C’est la colonne vertébrale de notre cursus, puisque c’est cette ouverture fondamentalement le profil des étudiants CMI de celui des filières supports. Cette ouverture consiste en trois axes.

Le premier tourne autour des langues et des cultures étrangères, avec un niveau de certification obligatoire qui est équivalent à celui des écoles d’ingénieurs aujourd’hui.

Le deuxième axe concerne le développement personnel et la construction du projet professionnel qui se développe sur les cinq années d’études. Au cours des trois premières années du cursus, nous aidons l’étudiant à prendre conscience de ses capacités, de ce qu’il va acquérir au cours de la formation et à être réflexif. Ensuite, à partir de la fin de la troisième année et pour une bonne partie des deux dernières années, nous mettons l’accent sur le lien avec les autres pour mieux s’enrichir des différences. Nous lui apprenons alors à interagir avec les autres, à gérer des conflits et nous l’inscrivons dans une posture d’animateur d’équipe et de conducteur des projets. 

Le dernier axe se focalise enfin sur la connaissance des entreprises et l’innovation, ce que l’on retrouve classiquement dans les formations en ingénierie.

Les cours d’ouverture sociale, économique et culturelle comptent au total 72 crédits, donc à peu près 720 heures réparties sur les 5 ans. 

En parlant d’écoles d’ingénieurs, que diriez-vous à un jeune qui voudrait entrer dans une formation d’ingénierie post-bac et qui hésiterait encore entre un CMI et un cursus grande école ? 

Ce que nous essayons d’apporter aux étudiants, à travers la pédagogie de l’expérience qui caractérise les CMI et leur lien avec la recherche, c’est de s’autoriser à l’erreur et de progresser grâce à elle. Nous demandons à nos collègues de former les étudiants exactement dans cet esprit : explorer et ne pas avoir peur de la sanction de l’examen. Je crois fondamentalement que c’est ce qui fait la différence de nos formations. 

Nous sommes par ailleurs sur un accompagnement pratiquement individualisé, avec de petits effectifs, dans un cadre de recherche. La recherche ne permet pas simplement de mettre à disposition des étudiants des connaissances, les moyens, elle permet aussi pour transmettre un état d’esprit, une façon d’appréhender les problèmes. C’est un formidable acteur pédagogique pour les futurs cadres que nous formons.

Cette année, une vague de manifestations étudiantes a traversé le pays et le monde, notamment pour demander un meilleur enseignement des problématiques environnementales dans les écoles. Prenez-vous en compte ce critère dans les CMI ?

Les cours d’ouverture sociale, économique et culturelle abordent cette dimension. Mais nous ne sommes pas prescriptifs sur les contenus de la spécialité, par exemple, nos collègues mécaniciens peuvent parfaitement intégrer l’analyse du cycle et de vie dans leur démarche de conception, mais cela est de leur initiative et ce type d’initiative se met en place progressivement.

Par contre, nous savons aussi que les étudiants y sont sensibles. Pour les accompagner, nous avons lancé cette année un challenge  sur ce sujet. Les étudiants sont appelés à s’emparer d’une problématique environnementale qu’ils considèrent comme sensible pour l’écologie et à voir comment celle-ci peut être traitée scientifiquement avec les moyens et les expertises dont ils disposent dans les établissements du Réseau. Le challenge se termine par une remise de prix organisée par les étudiants.

En pleine crise du coronavirus, comment les CMI s’organisent-ils, notamment en ce qui concerne leurs étudiants à l’international ?

Certains de nos étudiants qui s’inscrivent dans nos programmes internationaux ont été empêchés de partir. La position du réseau est d’assouplir les conditions d’attribution du label, compte tenu de la situation actuelle. Il y a aussi la question des stages : nos étudiants ne pourront pas assurer la présence minimale requise en entreprise. On les traitera de la même façon que pour l’obligation de mobilité à l’internationale

Une autre question en suspens, qui impacte moins les étudiants, mais davantage les cursus, est la ré-accréditation. Nous sommes dans une phase de ré-accréditation pour certains CMI. Le processus d’évaluation était lancé et nous l’avons arrêté compte tenu de la situation. Aujourd’hui, nous restons attentifs avant de prendre une décision définitive. Le comité d’accréditation se réunit normalement en juin pour rendre son avis, pour une réouverture en septembre. Dans le pire des cas, nous prolongerons l’accréditation d’un an. Dans le meilleur des cas, nous annulerons les évaluations de suivi à mi-parcours pour nous concentrer sur les évaluations d’accréditation avant la tenue du comité d’accréditation. Tout cela se gère pratiquement au jour le jour.

«Dans nos universités, 104 cursus sont actuellement ouverts. Nous ne refusons pas de nouvelles universités, mais nous gardons comme priorité la qualité du service rendu. Il ne faudrait pas sacrifier notre exigence sur l’autel du chiffre.»

Cela fait quelques mois que la procédure d’accréditation du Réseau Figure a été validée par le Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (Hcéres). Qu’est-ce que cela représente pour vous ? 

Pour nous, c’est important, puisque cela nous conforte dans le choix des procédures que nous avons mises en oeuvre. Celles-ci ont été largement inspirées par les standards européens. Il était donc essentiel d’avoir un regard extérieur qui valide notre positionnement. C’est une procédure qui incite nos collègues sur site à mettre en oeuvre une démarche d’amélioration continue, que nous appliquons à nous-mêmes, puisque nous nous faisons évaluer par une instance autre, qui nous dit aussi comment nous améliorer. C’est un cercle vertueux. Nous ne pouvons pas demander à nos collègues d’être dans cette démarche pour les CMI si nous ne le sommes pas globalement.

Vous avez annoncé vouloir évoluer vers un cursus bachelor en ingénierie. Pourquoi vous tourner vers ce type de modèle ? 

Nous avons eu il y a déjà deux ans une incitation forte de la part de l’AUF (ndlr Agence Universitaire de la Francophonie), dont nous sommes un membre titulaire, pour développer un modèle de bachelor pour les universités de la zone francophone, très inspiré du modèle CMI. Nous avons donc réfléchi à cette proposition et construit un référentiel de bachelors à l’international. Nous commençons à évaluer des projets dès cette année.

Compte tenu des réformes récentes en France, et pour être en mesure de répondre à la demande de nos membres, nous avons engagé un travail sur un référentiel national de cursus bachelor en ingénierie.

Quelles sont les prochaines étapes pour le réseau Figure ? D’autres universités vont-elles vous rejoindre ? 

Dans nos universités, 104 cursus sont actuellement accrédités, nous en assurons le suivi à mi-parcours. Nous ne refusons pas de nouvelles universités, mais nous gardons comme priorité la qualité du service rendu. Le comité d’accréditation a déjà rendu des avis défavorables à des demandes d’accréditation ou de ré-accréditation.

Donc, pour le Réseau Figure, le plus important est de maintenir une haute exigence ?

Absolument. Il ne faudrait pas sacrifier notre exigence sur l’autel du chiffre. Malgré tout, la progression des universités accréditées s’est très bien déroulée. Il nous faut aussi dégager du temps pour d’autres projets. Par exemple, nous avons commencé à accréditer des CMI à l’international, mais nous souhaitons aussi réponde à des demandes de co-accréditation comme cela est envisagé par l’université de La Rochelle qui a un partenariat de recherche à l’université de Liège. Nous aimons bien privilégier ce type de nouvelles expériences. 

Quelque chose à ajouter ?

Une accréditation d’ingénieurs européens est en cours pour certains de nos CMI déjà labellisé. Nous avons signé un partenariat avec une agence allemande en vue d’évaluer les CMI.

Combien de CMI sont concernés par cette accréditation ? 

Nous sommes fidèles à notre démarche et procédons donc par pilote. Aujourd’hui 5 CMI sont en cours d’évaluation. Les dossiers seront déposés en avril et le comité d’évaluation sera présent sur site fin juin-début juillet pour une décision d’accréditation en septembre. Si l’expérience est probante, comme je le pense, nous généralisons la démarche l’année prochaine.

Marie Leroux

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