Développement durable, souveraineté industrielle et numérique, santé : CentraleSupélec a bâti sa feuille de route 2023-2032 autour de ces trois axes. L'école d'ingénieurs, qui fait partie de l'université Paris-Saclay, ambitionne de doubler son nombre de diplômés d'ici 2032, passant de 2 000 à 4 000 par an.
Mais au-delà des chiffres, l'établissement veut aussi diversifier ses effectifs estudiantins. Aujourd'hui, le cycle ingénieur compte entre 17 et 20% de femmes et environ 16% de boursiers. Pour attirer de nouveaux profils, l'école mise sur deux leviers : la modulation des frais de scolarité et des formations repensées. Romain Soubeyran, directeur général de CentraleSupélec, en détaille les contours.
Frais de scolarité : CentraleSupélec mise sur la modulation plutôt que la hausse
Depuis plusieurs mois, un débat agite les écoles d'ingénieurs françaises : l'augmentation des frais de scolarité pour les étudiants. Face à la hausse des coûts de fonctionnement et à la baisse des dotations publiques, plusieurs établissements envisagent de doubler, voire de tripler leurs frais de scolarité à la rentrée 2026. Les INSA, les Polytech et les écoles du réseau Centrale pourraient être concernées.
CentraleSupélec, elle, fait un choix différent. L'école d'ingénieurs du plateau de Saclay affiche pourtant déjà les droits d'inscription les plus élevés parmi les établissements relevant du ministère de l'Enseignement supérieur : 3 660 euros par an pour les non-boursiers, contre environ 600 euros dans la plupart des autres écoles publiques.
Si les frais de scolarité sont plus élevés qu'ailleurs, cela résulte d'une « situation historique liée à Centrale, école publique et Supélec, qui était privée », précise Romain Soubeyran, auprès de Diplomeo. « À l'époque, la subvention pour charges de service public n'a pas été réajustée, et la solution trouvée a été d'augmenter les frais de scolarité ».
Plutôt qu'une hausse uniforme, la direction a opté pour une modulation selon les revenus des familles. « Le problème, c'est l'effet de seuil : zéro euro pour les boursiers, mais plus de 3 600 euros dès que les revenus dépassent légèrement le plafond », poursuit-il, expliquant que « cela peut être très dissuasif pour des familles de classes moyennes ».
Ainsi, à partir de la rentrée 2026, les droits d'inscription de CentraleSupélec seront compris entre 2 500 et 5 000 euros, en fonction des ressources financières. « L'objectif n'est pas d'augmenter les recettes, mais de permettre à ces familles de payer moins », assure-t-il.
Accompagner les étudiants en difficulté
Outre les frais de scolarité, l'école d'ingénieurs tente d'accompagner les élèves qui pourraient connaître des difficultés financières au cours de leurs études. « La principale difficulté, c'est d'identifier les élèves concernés. On les encourage à se signaler en début d'année, mais certains n'osent pas franchir la porte », reconnaît Romain Soubeyran.
Quand les étudiants ne se manifestent pas pour demander de l'aide, les conséquences peuvent être lourdes. « Parfois, on se rend compte que des élèves décrochent en cours d'année. Puis quand on discute avec eux, on comprend que c'est souvent lié à des contraintes financières et un emploi à côté qui leur prend beaucoup de temps et d'énergie ».
Pour tenter de répondre à tous les maux de ses étudiants, CentraleSupélec s'appuie sur sa fondation. L'an dernier, celle-ci a versé près de 900 000 euros d'aides diverses. Cela peut être des bourses spécifiques, comme les bourses Sébastien Dublio (4 000 euros chacune), à destination de ceux qui connaîtraient une situation financière complexe. « À chaque fois qu'une situation problématique est portée à notre connaissance, la fondation est capable d'y répondre sur le plan financier », assure le directeur général.
Attirer plus de talents féminins
Autre levier pour diversifier les profils : la féminisation. Selon la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d'Ingénieurs (CDEFI) en France, les femmes représentent environ 32% des effectifs dans les écoles d'ingénieurs,un chiffre qui peine à décoller. À CentraleSupélec, le constat est encore plus marqué et les promotions oscillent entre 17 et 20 % de femmes dans le cycle ingénieur.
Pour Romain Soubeyran, le problème se joue bien en amont. « On perd beaucoup de talents féminins pour l'ingénierie. Ce sont des filles qui ont opté pour des spécialités scientifiques au lycée et qui sont bonnes en sciences », remarque-t-il, avant de déplorer leur choix d'orientation vers des filières genrées. « Elles se dirigent vers la magistrature, la médecine ou encore à Sciences Po. Des filières tout à fait respectables, mais où elles sont déjà très nombreuses ».
Le directeur général y voit pourtant un vivier majeur pour répondre à la pénurie d'ingénieurs sur le marché de l'emploi. « C'est là qu'on a un gisement pour notre souveraineté industrielle. Quand les entreprises cherchent à féminiser leurs équipes dirigeantes, elles ont besoin de profils d'ingénieures », explique-t-il.
CentraleSupélec mise aussi sur des actions en amont, dans les collèges et lycées, pour promouvoir les filières et métiers de l'ingénierie auprès des jeunes filles.
| Prévention des addictions : un projet commun avec AgroParisTech et l'IOGS CentraleSupélec a lancé le programme « J'peux pas, j'ai prévention », financé par la mission interministérielle de lutte contre les drogues (MILDECA). L'objectif : proposer des activités alternatives pour limiter les consommations à risque chez les étudiants et le personnel. Yoga, sport, cuisine : l'idée est de créer des temps de convivialité et mettre en valeur des activités qui favorisent la santé et le bien-être. Un enjeu de santé publique, mais aussi de lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS). |
Bachelors et MSc : le pari de la mixité
Si le cycle ingénieur reste très masculin, les nouveaux programmes affichent des chiffres bien différents. Sur l'ensemble des bachelors et des Masters of sciences (MSc), CentraleSupélec compte environ 44 % de femmes et certains programmes frôlent même les 50 %.
Comment expliquer un tel écart ? « Sur le cycle ingénieur, on recrute essentiellement en sortie de classes préparatoires et on ne maîtrise pas le sourcing », confie Romain Soubeyran. « Sur les bachelors et les MSc, c'est différent : on maîtrise le programme et le recrutement. Donc on attire davantage de profils féminins ».
Ces formations, accessibles directement après le bac et dispensées en anglais, attirent un public plus international et plus diversifié. C'est précisément sur ces programmes que l'école mise pour atteindre son objectif de 4 000 diplômés par an d'ici 2032.
Le cycle ingénieur, lui, restera volontairement limité à environ 1 000 étudiants par promotion. La croissance passera donc par les bachelors et les MSc, notamment via des partenariats internationaux avec l'université McGill à Montréal, BITS Pilani en Inde, mais aussi City University à Hong Kong.
| CentraleSupélec : un nouveau campus parisien en 2026 Pour accueillir ces nouveaux effectifs, CentraleSupélec construit un nouveau campus à Paris, à proximité de la Porte d'Italie. Prévu pour cette année, le bâtiment de 5 700 m² pourra accueillir 1 350 personnes sur 6 étages. Il viendra compléter les campus existants de Gif-sur-Yvette, Metz, Rennes et Reims. |
Qu'est-ce qui va différencier un étudiant diplômé en 2032 de celui qui entre en école d'ingénieurs aujourd'hui ? Pour Romain Soubeyran, la réponse tient en deux mots : le savoir-être.« Les compétences de communication, à l'écrit comme à l'oral, le leadership dans un environnement où la science est de moins en moins reconnue… Si vous arrivez avec des équations, même justes, ce n'est pas pour autant que vous serez jugé convaincant », avertit-il.
« Convaincre, c'est de l'exemplarité. L'exemple est la meilleure forme d'autorité », renchérit-il. L'IA pourra d'ailleurs amplifier ce mouvement, en libérant du temps sur les tâches techniques. Ce qui comptera demain, selon lui, c'est de comprendre la technique, savoir la partager, construire du consensus et surtout, ne jamais s'arrêter d'apprendre. « La formation continue sera encore plus nécessaire. Il ne faut pas se reposer sur un beau diplôme », prévient le directeur de CentraleSupélec.






