Strate Ecole de design

École du métiers du Design - Sèvres

Dominique Sciamma: «L’ambition de Strate est de former des designers qui participent à la réinvention de la société»

Pouvez-vous nous présenter Strate en quelques mots?

Il y a 25 ans, Strate était une école de design qui s’inscrivait dans un modèle de société industriel: chacun a sa place, on produit, on consomme et on ne se pose pas trop de questions. Aujourd’hui, au XXIe siècle, Strate s’inscrit dans une société post-industrielle. C’est une société ouverte, une société sans repères, qui se cherche, consciente et fragile, où il faut redonner du sens aux propositions.

Comment former des designers qui ne s’inscrivent plus dans une logique industrielle, mais dans une logique post-industrielle, où les enjeux sociétaux sont au premier plan et s'entrelacent ? L’ambition de Strate c’est cela: former des designers qui participent à la réinvention de la société, où tous les enjeux s’entremêlent: professionnels, personnels, privés, publics, économiques, sociétaux...Les leaders de demain sont formés dans les écoles de design, en particulier dans la nôtre.

Quels cursus proposez-vous ?

Nous proposons 4 cursus dans nos écoles:

  • Le diplôme de Designer, visé par le Ministère de l’Enseignement Supérieur, qui représente une grande partie de nos étudiants
  • Le Bachelor Modeleur, une formation de 3 ans en modelage numérique et physique, pour préparer les spécialistes de la forme
  • Le Mastère Innovation et Design, un post-diplôme pour la direction de projet innovant
  • Le MBA Management by Design Executive, dédié aux professionnels.

©Strate Ecole de design

Vous parlez de XIXe siècle et de société post-industrielle: aujourd’hui, la question écologique est érigée comme une problématique essentielle de ce siècle. Intégrez-vous cela dans les enseignements des étudiants à Strate?

Nous les intégrons depuis longtemps !

D’abord, l’intérêt pour l’écologie est un tropisme assez ancien chez les designers. Il se trouve qu’à Strate, nous l’avons anticipé depuis plus de 10 ans. Strate avait mis le développement durable dans l’un de ses axes de développement stratégiques. C’était même explicite: au conseil professionnel, nous avions la première présidente du conseil national et du développement durable: Anne-Marie Ducroux. À l’époque, elle avait beaucoup travaillé avec la direction de Strate pour intégrer les enjeux du développement durable dans le programme pédagogique. Nous étions donc déjà dans une posture explicite face à ces enjeux.

Puis, en 2007, Strate a embauché un designer à temps complet à l’école pour être le “Jiminy Cricket” du développement durable, de l’écologie et de l’attention à l’environnement: David L’Hôte. Sa mission était de s’assurer que ces enjeux étaient toujours présents dans les cours et les diplômes.

Dans les faits, nos étudiants intègrent ce sujet naturellement. Au cours de notre recrutement, lors des entretiens avec les étudiants, nous observons qu’ils ont déjà cette conscience écologique. Nous avons donc une sorte d’obligation d’y répondre puisque l’une des raisons pour lesquelles ils veulent venir à l’école, c’est aussi de solutionner ces problèmes.

En parlant de recrutement, quels sont les profils des étudiants que vous sélectionnez ?

Nous recrutons essentiellement après le bac. Nous avons également des entrées parallèles en deuxième année, troisième année et quatrième année, mais de façon plus marginale.

Absolument tous les bacs sont acceptés, même si, lorsqu’on regarde les pourcentages, il s’agit plutôt de bac scientifique, de bac ES, mais on retrouve aussi des bacs professionnels et des bacs littéraires.

Nos critères de recrutement majeurs: l’ouverture d’esprit et l’intérêt affirmé pour les autres.

Lorsqu’ils arrivent, les jeunes viennent souvent avec des fantasmes, une vision un peu romantique sur le design. Leur projet présenté à leur arrivée n’est généralement pas le même que lorsqu’ils sortent de l’école 5 ans plus tard. Mais le fait que les jeunes qui arrivent ont un projet est essentiel. Beaucoup de jeunes ne savent pas ce qu’ils veulent faire et vont en prépa. Chez nous, les jeunes savent qu’ils veulent être designers. C’est l’une des grandes différences entre les écoles de design et les autres écoles.

Et qu’est-ce qui différencie Strate des autres écoles de design ?

D’abord, beaucoup de choses réunissent les écoles de design. Cette conscience écologique, cette envie de s’attaquer à des problèmes sociétaux, tout cela est partagé. Nous sommes tous en contact, nous faisons des choses ensemble, nous avons même une association: France Design Éducation.

Ce qui va différencier Strate, c’est sans hésiter la posture politique. Nous prenons position, nous nous engageons, nous prenons d’ailleurs des risques à le faire. Nous demandons à nos étudiants de s’engager. Ils ne sont pas tous obligés d’avoir les mêmes idées, mais ils sont obligés d’avoir des idées.

Ce qui va donc nous différencier, c’est à la fois cette affirmation très ambitieuse politiquement de dire qu’il faut s’engager, et en même temps s’engager ne veut pas dire se déraciner ou être hors sol. Il y a malheureusement des engagements qui sont des engagements de posture. Nous disons que s’il faut changer le monde, il faut se donner les moyens de le faire. Il faut être connecté au monde économique. Et c’est notre complexité: notre école dit d’un côté qu’il faut viser très haut, et de l’autre côté qu’il faut être bien ancré sur Terre. Cela, c’est une vraie différence.

«Nous demandons à nos étudiants de s’engager. Ils ne sont pas tous obligés d’avoir les mêmes idées, mais ils sont obligés d’avoir des idées.»

Les partenariats avec les entreprises sont donc essentiels pour Strate...

C’est plus qu’un partenariat avec les entreprises, c’est une connexion très forte: tous nos enseignants sont praticiens et viennent de l’entreprise.

Chez Strate, les stages durent de 12 à 18 mois et le séjour international est obligatoire. Nous signons entre 30 et 35 partenariats industriels par an.

Nous avons 7 partenaires stratégiques avec qui nous réfléchissons sur le long terme sur le changement de leurs métiers et de leur industrie, sur ce qu’est la pédagogie du design. Tout change très vite. Et ces partenaires sont L’Oréal, PSA, Korian, Orange, Laval Virtual, CEA, Renault, Carrefour...

Selon vous l'interdisciplinarité et la collaboration sont importantes pour devenir un bon designer ?

Pas pour devenir un bon designer, pour devenir un bon professionnel tout court. Il se trouve que le design a cette caractéristique d’être une glu. Il met en avant le fait que l’on travaille tous sur le même projet.

En France,  la verticalité est très forte. Il est important d’entrer dans la transversalité et dire qu’on ne peut réussir qu’à plusieurs et à plusieurs différents: les designers, les ingénieurs, les marketeurs, les managers, les informaticiens... Qui peut prétendre à lui seul adresser tous les enjeux. Personne ou un fou.

Nos étudiants sont obligés de mener projet interdisciplinaire en 5e année, durant 5 mois. C’est une vraie différence par rapport à beaucoup d’écoles de design qui n’expérimentent pas cette pluridisciplinarité. Nous sommes au contraire de la séparation, de la division, qui sont caractéristiques de la verticalité.

Il faut donc expérimenter cette transdisciplinarité le plus tôt possible, et pas une fois qu’on travaille. Chez Strate, on apprend cela tout de suite.

©Roland Halbe

Strate va s’agrandir en septembre 2019. Vous pouvez nous en dire plus ?

Oui. Un nouveau campus va ouvrir à Lyon. Il y aura à terme 400 étudiants. Nous en avons 700 à Sèvres. À Lyon, nous allons proposer exactement le même programme qu’à Paris.

Pourquoi avoir choisi cette ville ?

Avant tout: pourquoi avoir choisi d’ouvrir une deuxième école ?

D’abord, pour une raison de fond, qui ne dépend pas de Strate:  le monde a besoin de designers. En France, environ 2000 designers sont formés par an. C’est ridicule.

Par comparaison, plusieurs dizaines de milliers d’ingénieurs sont formés chaque année. Or, nous avons besoin de designers, d’autant plus que le design s’infiltre partout dans les services. La banque, l’assurance, la Caisse des Dépôts embauchent des designers là où il n’y en avait pas avant. Ils ont notamment besoin de profil du type de ceux que nous formons: c’est-à-dire à bac+5, capables d’adresser des enjeux de complexité, de service et d’expérience.

Nous pourrions avoir beaucoup plus d'étudiants à l’école, mais nous souhaitons rester à taille humaine. Nous voulons pouvoir connaître nos étudiants, discuter avec eux, travailler avec eux. Et en même temps nous voulons bien former plus d'étudiants. Mais pas à Paris.

«Lyon et son tissu économique méritent une grande école de design.»

Nous avons donc lancé un projet il y a deux ans et cherché ailleurs. Après avoir évoqué des villes comme Toulouse, nous avons interrogé nos étudiants, nos anciens, nos candidats, les familles. La conclusion a été  que, quel que soit l’endroit où nous nous installerions, les gens viendraient, mais que s’ils avaient le choix, ils préféreraient Lyon massivement.

Lorsqu’on regarde la raison, c’est évident : Lyon est la deuxième ville de France. Il s’agit de la première région industrielle de France, et surtout du deuxième écosystème du design en France. Lyon et son tissu économique méritent une grande école de design.

Grâce à notre faculté à parler à tout le monde, nous constatons qu’aujourd’hui, à Lyon nous sommes bienvenus et accueillis. Lorsque nous arrivons en ville, nous devenons un acteur de l’écosystème. Nous allons voir les territoires, la région, la ville, la communauté de commune, les agences de design, les industriels du design, les écoles d’ingénieurs, les universités, les entreprises, pour leur proposer de travailler avec nous. C’est un gros plus de s’installer quelque part et d’être adoubé. Les politiciens sont très heureux de notre arrivée, de même que le maire et le président de la métropole.

Nous nous installons dans la zone Confluence. Le bâtiment est fantastique: l’école d’architecture d’Odile Decq nous laisse un espace qui est une forme de page blanche. Nous allons pouvoir réinventer ce qu’est une école de design et investir ce grand plateau.

Le directeur de l’école est Guillaume Lom Puech, l’ancien directeur pédagogique de l’EEGP, mais c’est aussi un entrepreneur et un designer. Il est jeune, mais  a une maturité incroyable et 10 années d’expérience. C’est un peu le Tintin du design ! Guillaume a une tâche extraordinaire: être le porteur d’un projet qui a 25 ans, et mener une nouvelle aventure à Lyon.

Comment sont répartis les élèves dans chaque domaine de formation du programme DESIGN Grande École ?

Globalement, ils viennent à l’école pour faire majoritairement du produit, ainsi que de l’automobile, car nous sommes tout simplement l’une des meilleures écoles du monde dans ce domaine. Ce n’est pas de l’immodestie de le dire ! Nous faisons partie du top 5 mondial des écoles de design automobile. Certains élèves, moins nombreux, sont aussi intéressés par les technologies, l’espace, le graphisme.

Mais les raisons pour lesquelles nos étudiants viennent, et les emplois qu’ils vont trouver ne sont pas les mêmes du tout. C’est l’adéquation entre le rêve et la réalité. Nous sommes donc toujours étonnés en voyant les étudiants à leur sortie: ils s’orientent essentiellement autour du design d’interaction, de l’UX, de l’UA...

©Roland Halbe

Vous dites que le métier d’ingénieur se distingue radicalement du métier de designer. Est-ce que des étudiants encore incertains de leur orientation viennent vers vous ?

Oui, chaque année, des étudiants reviennent nous voir, soit en deuxième année parce qu’ils s’aperçoivent qu’ils se sont ennuyés en prépa, soit même en troisième année... parce qu’ils se sont ennuyés en prépa ! Parfois, ils recommencent tout. Sinon, ils viennent aussi beaucoup plus tard dans notre autre cursus de Master Innovation et Design : ils sont 3 ou 4 chaque année dans ce cas.

Nous avons aussi des étudiants qui viennent à notre rencontre et qui décident finalement de devenir ingénieurs. C’est normal. Il y a un tropisme très fort vers l’ingénierie en France. On considère que c’est la voie royale pour avoir un travail. Mais on voit qu’il y a de plus en plus de profils qui auraient choisi ingénieur et qui finissent par choisir de devenir designer, en raison de la complexité du monde, de la nécessité d’adresser tous les enjeux en même temps. Ce que faisait l’ingénieur avant, ce qu’il fait toujours un peu à sa manière, mais pas avec l’ambition aussi globalisante qu’un designer.

Quels sont les pourcentages d’insertion professionnelle à Strate ?

Après une année, plus de 90% de nos étudiants sont en poste et environ 3% sont en poursuite d’études. Quelque 7% sont à la recherche d’emploi ou font tout simplement autre chose. Au bout de 2 ans, ils sont environ 95% au travail. Nous avons donc un très bon taux de placement.

Où vont travailler vos élèves à l’obtention de leur diplôme ?

Les chiffres évoluent. Mais pour 60% d’entre eux, ils travaillent dans le design intégré, c’est-à-dire dans des entreprises qui demandent des designers.

Une autre partie, qui représentait un quart de nos étudiants, mais qui est en train de diminuer, se dirige dans les agences de design. Cette part réduit au profit du design intégré pour une raison assez simple: les entreprises ont compris que le design était stratégique. Aujourd’hui, de plus en plus de boîtes internalisent leur design.

«Au bout du compte, la seule fierté qui compte vraiment, ce sont des étudiants bien formés, qui ont de beaux emplois et qui sont fiers de leur école.»

Pour les quelque 15% qui restent, il s’agissait auparavant de freelances. Aujourd’hui, une bonne moitié de ces 15% créent leur entreprise, non pas de design, mais à partir de leur projet. Voici quelques exemples de projets d’étudiants de Strate qui sont spectaculaires.

Judith Levy sort en 2014 de l’école  avec un projet de diplôme concernant une ligne de cosmétiques pour les femmes subissant une chimiothérapie: Même. Elle n’a pas fait de formation de cosmétique. C’est une idée. Elle a validé cette idée avec des experts, mais c’est pour l’instant juste un projet. Elle rencontre quelques mois plus tard une diplômée de HEC, et elles créent leur entreprise. Aujourd’hui elles sont distribuées par Avene. Une boite née d’un projet de diplôme.

Maëlle Chassard a un projet de diplôme lié aux enfants: Lunii. Maelle se dit qu’il faut sortir de la fascination de l’écran d’aujourd’hui. Elle essaie donc de faire un produit lié aux enfants sans wifi, sans image: simplement des histoires. Elle imagine donc une petite boite, une toute petite radio, avec trois boutons, une petite molette, un bouton de volume et un bouton poussoir. Vous voyez apparaître la silhouette d‘un héros, d’un méchant, d’un environnement, d’un château, de la jungle, du désert… Vous choisissez 3 silhouettes, vous appuyez sur le bouton et on vous raconte une histoire. Lors du Black Friday, 195 mille “Fabriques à Histoire” ont été vendues en un jour. Aujourd’hui le produit est international, il existe en italien, en espagnol, en allemand et en anglais.

Autre projet: Glowee par Sandra Rey. Il est né d’un projet interécole: un projet obligatoire à Strate. La thématique était le génie génétique. Les étudiants imaginent alors un système d’éclairage à base de bactéries modifiées génétiquement, à partir du gène d’une méduse pour produire de la lumière. Avec cela, il est possible d’arrêter de dépenser de l’argent et de l’énergie pour éclairer les vitrines le soir. Après s’être lancés dans ce projet, ils ont gagné des “elevator pitch” et des concours internationaux en série. Sandra a été nommée par le MIT Technology review comme l’une des 10 innovatrices de l’année 2016. Ils sont désormais 20 à la Génopole d’Evry, et travaillent avec Air France et les Galeries Lafayette.

Voici donc 3 exemples: il y en a plein d’autres. Il y a 10 ans, personne ne faisait cela à Strate. Certains montaient des agences de design, mais pas des entreprises avec de nouveaux produits.

De quoi êtes-vous le plus fier depuis votre arrivée ?

Le développement à l’international, l’installation à Lyon, l’attractivité de recherche... Toutes ces choses peuvent être des éléments de fierté.

Mais au bout du compte, la seule fierté qui compte vraiment, ce sont des étudiants bien formés, qui ont de beaux emplois et qui sont fiers de leur école.

©Strate Ecole de design

Vous allez continuer à ouvrir des campus en France ?

En France, probablement pas. À l’étranger, c’est sûr. Nous avons bientôt deux campus en France, un campus à Bangalore et un campus à Singapour. Nous allons certainement en créer un autre ailleurs. Pourquoi pas l’Amérique du Sud, l’Afrique, ou l’Europe ?

Et puis, nous allons probablement créer des écoles qui ne sont pas des écoles de design...

Comment voyez-vous l’école Strate dans quelques années ?

Je la vois partout dans le monde. Je la vois avec d’autres écoles: typiquement, les écoles d’ingénieurs.

Je la vois s’inscrire dans une piste qui est celle qui est exprimée par le double diplôme que nous partageons avec Sciences Po Paris, ce qui est une grande fierté. Ensemble, nous sommes en train d’expérimenter l’école de design de demain.

Je sais que nous aurons réussi notre travail lorsque nous aurons installé le design au bon endroit, et que nous serons les égaux des ingénieurs, des étudiants sortants de Science Po et des étudiants sortants de HEC.

Quelque chose à ajouter ?

Il est important de dire que nous faisons partie d’un groupe. Tout cela serait impossible si on ne faisait pas partie de Galileo. Le groupe est dirigé par des personnes intelligentes et à l’écoute. Avec nos petits bras, nous nous serions peut-être installés à Lyon, mais nous ne serions pas installés à Singapour ni à Bangalore. Nous ne pourrions pas nous projeter comme nous nous projetons maintenant. Ce groupe nous ouvre des horizons fantastiques.